Les Marchés Publics de Montréal
14 juillet 2020

Grandir dans les allés du Marché

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Installé à la même adresse au Marché Jean-Talon depuis 1989, Lino Birri vend une centaine de variétés de fruits, de légumes et d’herbes fraîches l’été, et une vingtaine l’hiver.

Texte de Catherine Girouard, cariboumag.com
Photo de Maude Chauvin

Lino Birri m’accueille dans le petit local du commerce Birri, situé dans la partie ouest du marché de la Petite-Italie. On se retrouve devant un mur tapissé de sachets de semences et tout un assortiment de pots de fleurs. Il a les mains dans les poches de sa salopette verte, devenue le signe distinctif de l’entreprise familiale. « Avant, on travaillait l’été et on se reposait l’hiver, mais maintenant que certains de nos agriculteurs cultivent dans des serres, on prépare des commandes toute l’année, surtout pour des restaurateurs », me dit le sexagénaire en souriant derrière sa large moustache grise. Près de lui, quatre employés trient des gousses d’ail. Une odeur de basilic frais flotte dans la pièce aux allures d’entrepôt.

Installé à la même adresse depuis 1989, Birri vend une centaine de variétés de fruits, de légumes et d’herbes fraîches l’été, et une vingtaine l’hiver. Tout est cultivé par des producteurs des environs triés sur le volet pour la qualité de leurs produits ou par des agriculteurs à qui Lino Birri a lui-même confié des semences d’Italie.

Tomber dans les légumes

C’est par accident que Lino et son frère Bruno, fondateurs de Birri, sont tombés dans les légumes. Après que leur famille eut troqué la campagne italienne encore meurtrie par la guerre pour la Petite-Italie montréalaise en 1957, leur père agriculteur s’est recyclé dans la construction, « comme tout bon agriculteur italien qui débarquait ici ».

Le marché attenant à l’appartement devient vite le terrain de jeu du petit Lino. « Dans ce temps-là, le stationnement souterrain n’existait pas, il n’y avait à cet endroit que de la terre battue et des bancs de parc », raconte-t-il, ses yeux d’un bleu vif amusés par ces souvenirs.

Mais un accident de travail, qui oblige le père de Lino à rester immobile à la maison pendant deux ans, transforme le terrain de jeu en gagne-pain. « Tout le monde a mis la main à la pâte », dit-il. À huit ans, Lino commence à vendre des pommes de terre au marché avec l’agriculteur Jean-Paul Desgroseillers, dont les enfants, encore aujourd’hui, y tiennent un kiosque.

À l’époque, le marché, construit en 1933 pour le commerce en plein air, était bien différent de ce qu’il est maintenant. « Les cultivateurs reculaient les camions devant les stands, et on installait des tables de fortune avec des caisses de pommes et des planches de bois, raconte-t-il en dessinant de ses bras les étals d’autrefois. Le marché n’était ouvert que du jeudi au samedi. Et on n’avait pas de réfrigérateurs comme aujourd’hui, il fallait tout vendre dans la journée. »

Après des études en architecture et une courte incursion dans ce domaine, Lino, avec son frère, se consacre entièrement, à partir du milieu des années 1970, à la vente de légumes achetés à des fermiers. Derrière leur petit étal, les frères sont alors loin de se douter qu’ils auront besoin de 55 salopettes vertes, quelques années plus tard, pour réussir à répondre à la demande.

Offrir le goût de l’Italie

Le pari risqué qu’ils font d’offrir de nouveaux produits aux Québécois et aux restaurateurs — qui les popularisent — y est certainement pour quelque chose. Aubergines, endives, roquette, concombres amers, asperges blanches, bettes à carde et radicchios colorent peu à peu leur kiosque. « Les Italiens se moquaient de nous quand nous avons commencé à vendre des choses comme des fleurs de courgettes, raconte Lino en riant. Ils me disaient : “Pourquoi tu vends ça, j’en ai plein dans mon jardin !” Mais il n’y en avait pas dans le jardin de leurs voisins québécois… »

À voir la centaine de fiches classées dans une petite boîte où figurent les noms des restaurants montréalais réputés qui commandent chez Birri, on peut croire que les frères se démarquent encore aujourd’hui, même s’ils sont désormais loin d’avoir le « monopole » de la roquette et des aubergines. « On a établi un lien de confiance avec les restaurateurs et on s’assure que tous nos produits sont bons, comme on le fait pour chaque client. »

Me raccompagnant à l’étage, Lino choisit quelques tomates bien rouges et les dépose dans un sac. « J’ai toujours aimé servir les gens, dit-il. C’est gratifiant de voir des clients heureux revenir nous voir. Je ne sais pas si on peut se tanner de ça un jour. » Durant toutes ces années passées dans les allées du marché, Lino n’a jamais songé à s’arrêter, même si depuis peu son âge lui impose de ralentir la cadence. « Il ne faut surtout pas mettre les tomates au réfrigérateur », dit-il d’un ton paternel en me tendant le sac.

Marchand un jour, marchand toujours.

*Ceci est un extrait du texte paru dans le numéro Montréal du magazine Caribou.

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